Le fétichisme des déficits

Cette Allemagne, qui s’érige en donneuse de leçon de productivité, n’a pu bénéficier d’une croissance au-dessus de la moyenne européenne qu’à la faveur de sacrifices constants exigés à sa population. Le moteur à l’exportation allemand ne rugit pas seulement par la grâce de la force productive de ses entreprises. En réalité, c’est aux réformes dites « Hartz » entreprises entre 2003 et 2005 – et qui ont consisté à transférer des ressources et des richesses du citoyen vers les entreprises et vers le secteur financier – que l’Allemagne doit d’avoir dopé ses exportations. Ce sont effectivement les réductions salariales et les réformes drastiques de son marché du travail qui ont amélioré notablement sa productivité, en y comprimant à l’extrême le coût du travail.

C’est donc au prix de sacrifices, de privations et parfois d’humiliations de ses salariés que l’Allemagne doit ses excédents commerciaux, et non à une amélioration rationnelle ou qualitative de sa productivité. Accepterions-nous dans le reste de l’Europe – et même en Grande Bretagne – de telles mesures « Hartz » sinistres et cyniques, où l’Etat se transforme en grand inquisiteur en exigeant du salarié une liste de ses comptes et de ses bijoux afin de fixer son indemnité de chômage ou ses prestations sociales ? C’est donc au détriment de ses salariés, poussés vers toujours plus de précarité, que les entreprises et les grandes banques de ce pays doivent leurs succès internationaux.

Car la croissance ne sera pérennisée que par la courroie de transmission d’une augmentation des revenus, raison pour laquelle il est crucial de procéder en premier lieu à la revalorisation du salaire minimum. N’est-il pas navrant de constater que le grand patronat (principalement anglo-saxon, il est vrai) est nettement plus préoccupé de l’ingénierie, des montages financiers et du cours en bourse du titre de son entreprise que de la modernisation de son appareil de production et de la diminution du chômage ? Et pour cause : cette financiarisation poussée à ses extrémités actuelles a opéré un transfert des richesses quasi absolu depuis le monde du travail jusque vers les fameux « 1 % » privilégiés qui y trouvent naturellement leur compte.

Voilà pourquoi les revenus du citoyen moyen n’ont pas progressé autant que la productivité du travail. Voilà pourquoi il nous est constamment demandé d’améliorer la productivité de nos entreprises. L’inégalité est donc, au même titre que l’appât du gain et la dérégulation à outrance, une des raisons fondamentales du séisme économique et financier ayant secoué nos pays occidentaux ces dernières années. En fait, et en dépit des mesures cosmétiques ou même en profondeur de notre système financier, nos économies seront à plus ou moins brève échéance immanquablement déstabilisées par des répliques plus ou moins violentes du simple fait des différences abruptes de revenus.

Débarrassons-nous de ce fétichisme malsain des déficits et concentrons plutôt nos énergies au rétablissement du plein emploi, seul legs digne de ce nom que l’on puisse faire aux générations futures. Faisons encore appel au grand Keynes qui nous mettait en garde dans sa « Théorie générale » à l’encontre « des fautes notoires d’une société incapable de procurer le plein emploi et qui distribue revenus et richesses de manière arbitraire et inégale ».

 

Michel Santi

7 comments

  1. milou   •  

    Bonjour Mr Santi.

    Je viens de visionner CATASTROÏKA : http://www.catastroika.com/indexfr.php
    Il faudra bien qu’un jour les peuples s’informent, et, se rebiffent.
    Internet est un merveilleux outil. Hélas il sert surtout à amuser les foules, tout au moins celles qui ne sont pas encore sensibles à la crise, justement pour cause de désinformation médiatisée.

    • Michel Santi Michel Santi   •     Author

      Bonjour milou : les peuples sont plus ou moins bien informés mais ils ne réagissent toutefois pas… manque de leader charismatique probablement, à moins qu’ils ne soient complètement résignés à leur sort.

  2. tal   •  

    En France, la population est effectivement résignée pour le moment.

    Sinon, concernant l’Allemagne, sa faible croissance peut aussi s’expliquer par la réunification et son coût, me semble t il. L’Allemagne de l’Est avait une industrie et une économie en berne.

    Par ailleurs, il y est fait tout de même un effort plus important qu’en France concernant l’innovation, d’où une faible élasticité prix de ses produits.

    Les entreprises y investissent plus dans leur outil de production, et plus par auto financement, qu’en France.Et le management y est de meilleure qualité qu’en France.

    Il est aussi à remarquer qu’il y a beaucoup moins de SDF qu’en France :

    « Rapporté à la population française, cela donne un taux de 52 SDF pour 100 000 habitants, bien loin devant l’Espagne (26), la Belgique et l’Allemagne (22) et l’Angleterre (19). La Pologne (16) et la Finlande font meilleure figure. »

    http://www.wikistrike.com/article-les-chiffres-des-sdf-en-europe-98257424.html

    Mais il n’en reste pas moins qu’une amélioration des bas revenus, surtout ceux des services, serait nécessaire pour y relancer l’économie, ainsi qu’en Europe. Des augmentations de salaire ont été faites récemment concernant l’industrie et l’emploi public, des baisses d’impôts sont prévues, mais ça reste insuffisant.

    • Michel Santi Michel Santi   •     Author

      Des USA où je me trouve depuis un mois, je puis vous assurer que le nombre de SDF et de miséreux qui font les poubelles ne diminue hélas pas…

  3. Didier   •  

    Voilà qui est dit concernant l’ Allemagne ! Concernant l’attitude des peuples face à la situation actuelle, en particulier en France, je pense que tant que le « marais » de la classe moyenne n’a pas encore (trés) faim, il ne se passera pas d’explosion sociale violente. Il est clair que des coupes sombres dans les aides sociales seraient trés mal vécues…

  4. tal   •  

     » Il est clair que des coupes sombres dans les aides sociales seraient trés mal vécues… »

    Ca commence :

    Dans les files d’attente, les allocataires n’ont aucun mal à désigner le responsable des dysfonctionnements des Caisses. « Tout ça c’est de la faute de l’État. Les politiques, ils sont tous pareils. Regardez-nous ! On n’a plus de boulot, on n’arrive plus à nourrir nos familles. Il est où le changement ? On file des milliards aux banques, aux entreprises, et pour les pauvres, rien du tout, on nous laisse dans la misère », s’énerve une femme. Et son voisin de prévenir. « S’il continue comme ça, un jour où l’autre, il va y avoir une révolution. Il faut qu’il fasse attention. »

    http://www.bastamag.net/article2795.html

  5. Jacques   •  

    Pour le ou les leaders charismatiques il ne faut pas desesperer :

    Souvent ils n’emergent pas quand ca va mal, mais quand c’est la catastrophe !

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