Pas de démocratie sociale sans un Etat fort

Keynes fut un des promoteurs d’une démocratie sociale érigée sur un pilier fondamental, à savoir le plein emploi. Il partait bien-sûr du principe que seul le capitalisme permettait de garantir les libertés individuelles, l’initiative privée et la liberté d’entreprendre. Ce qui ne l’empêchait pas de dénoncer les failles d’un tel système promoteur de dérégulation, elle-même génératrice d’anomalies intolérables dans toute société civilisée.  A cet effet, reprenons sa « Théorie Générale » où il affirmait (en traduction libre) que « les fautes majeures de la société économique où l’on vit sont de ne pas procurer le plein emploi et consistent en une redistribution arbitraire et inéquitable de la richesse et des revenus ».  Comment assurer ce plein emploi et cette équité au niveau de la répartition des ressources si ce n’est à travers l’intervention active de l’Etat, et alors qu’il ne faut évidemment pas compter avec la charité du secteur privé ? Voilà pourquoi les partisans du keynésianisme sont aussi pour un renforcement des pouvoirs et prérogatives de l’Etat, dont l’action seule est susceptible de lisser les inégalités criantes, tout en imposant une régulation protectrice des intérêts publics.

Il n’est cependant pas question de revenir aux enseignements de Ricardo et de Marx qui prétendaient que le système capitaliste réalise ses profits en maintenant en permanence une « armée de réserve de chômeurs ».  Leur concept présentait effectivement une tare congénitale voulant que cette armée de sans emplois disparaîtrait dès lors que la notion même de profits serait éradiquée. Keynes, pour sa part, a démontré que le chômage durable était causé, non par la quête du profit, mais par un investissement privé variable et volatil en des temps incertains. Comme c’est la chute de cet investissement privé – ou l‘investissement à mauvais escient – qui est aux sources des ralentissements économiques et de l’escalade du chômage, il est impératif de « socialiser » cet investissement. Pour ce faire, les entreprises – comme l’Etat qui est lui-même employeur – doivent assurer à leurs salariés du pouvoir d’achat autorisant en permanence un investissement privé, garant du plein emploi. Le préalable incontournable à cette socialisation de l’investissement étant une redistribution des revenus qui serait aux fondements de ce plein emploi. Dans la vision de Keynes, le secteur public se devait donc d’agir en complément du secteur privé, sans jamais chercher à le remplacer.

Aujourd’hui, soit soixante-dix ans plus tard, l’égalité et l’emploi sont toujours – et plus que jamais – au cœur des préoccupations de nos nations développées. Même si la ligne de front s’est notablement déplacée. En effet, tandis que les protagonistes de l’époque de Keynes étaient les détenteurs de l’appareil de production – c’est-à-dire les industriels – et dans une moindre mesure les rentiers. C’est actuellement le pouvoir de la finance – issu de la globalisation – qui rogne les libertés individuelles, tout en multipliant déséquilibres et inégalités. Cette finance dont la seule et unique priorité est de maximiser ses profits au lieu d’investir dans l’économie, dans ses outils de production et dans ses emplois. Cette finance qui use de toutes ses ressources afin de faire tomber les barrières, de décimer les régulations et d’opérer des concentrations afin de lutter d’égal à égal avec les Etats. Dans un tel contexte, une fois de plus, seule l’action de la puissance publique est capable de réguler, de lisser et de combler des lacunes, alors qu’il est impossible de compter sur le secteur privé, dont ce n’est pas le rôle du reste.

La contribution fondamentale de Keynes à la démocratie réside donc dans cette vision de l’Etat comme protecteur du bien public et comme régulateur suprême de l’activité du secteur privé et des forces du marché. Pour atteindre ces objectifs, l’Etat devra donc limiter tout à la fois le pouvoir que les profits de cette finance.

 

Michel Santi

6 comments

    • Michel Santi Michel Santi   •     Author

      Pourquoi la droite est-elle systématiquement favorable à la rigueur budgétaire ? Et pourquoi la gauche s’y oppose-t-elle traditionnellement ? Question intéressante que certains invités (dont moi-même) du « Canada International Council » tenu en fin de semaine dernière à Toronto (en présence de Christine Lagarde) se sont posée. Qu’est-ce qui justifie – ou qui explique – cette ligne de fracture entre les tenants de l’austérité et les partisans convaincus du keynésianisme, dont je fais partie ? En réalité, ce divorce entre les deux camps se situe sur un plan purement politique, voire idéologique, tant la mesure précise du « multiplicateur » est une opération technique complexe, parfois même impossible. Des injections de liquidités qui se traduisent par un effet multiplicateur de 1.5 sur l’économie réelle sont incontestablement utiles, tandis qu’un multiplicateur inférieur à 1 tend à exacerber les pressions inflationnistes sans retombée notable sur l’activité. En attendant, la droite conservatrice – peu soucieuse de mesurer cet effet multiplicateur – rejette dédaigneusement la création monétaire même si celle-ci peut souvent se révéler favorable aux profits des entreprises et bonne pour l’emploi. Sachant que cette expansion de la base monétaire exerce par ailleurs une pression ascendante sur les taux d’intérêts profitant à la classe des retraités, électorat votant prioritairement à droite.

  1. Raymond   •  

    M. Santi, rappelez-vous lors d’un de vos précédents billets, j’ai déjà eu l’occasion de faire un clin d’œil à la finance comportementale (FC). « La tasse de thé » d’un financier qui se respecte. Comme du reste l’économie comportementale (EC) pourrait l’être – à sa manière – à un économiste.

    Vous vous posez la question : »Qu’est-ce qui justifie – ou qui explique – cette ligne de fracture entre les tenants de l’austérité et les partisans convaincus du keynésianisme, dont je fais partie ? » (Je suis un partisan mais tout en me « classant » parmi les libres penseurs). La réponse ne se trouverait-elle pas simplement dans les aspects psychologiques entourant la personnalité, à son sens le plus large, et dictant nos décisions financières, économiques et politiques.

    De circonstance, il ne serait pas inintéressant de se repencher sur la publication de James M. Buchanan et Gordon Tullock (The Calculus of consent). La théorie du choix public pose, entre-autres, le constat suivant : « les individus se comportent de la même façon sur les marchés et dans la vie politique. Les hommes politiques, les électeurs et les administrations agissent en fonction de leur propre intérêt et non de l’intérêt public ».

  2. tal   •  

     » les électeurs et les administrations agissent en fonction de leur propre intérêt et non de l’intérêt public »

    C’est un peu plus compliqué et relève de la théorie des jeux. On peut agir dans l’intérêt public en considérant qu’il y va de son propre intérêt.

    Le public est comme toute association, une communauté d’intérêts groupés.

  3. Jean-Henri   •  

    Un assouplissement monétaire ne sera pas efficace s’il ne s’accompagne pas de mesures qui permettent réellement de rééquilibrer la production et les échanges.

    Dans de nombreux pays, en France en particulier, ce ne sont pas tant des problèmes monétaires ou fiscaux qui grèvent l’emploi que des copinages, rigidités, bureaucraties, normes et réglementations ubuesques qui découragent toute forme de production à petite échelle. Dans ces conditions, l’injection de liquidités se traduit surtout par un effet Cantillon important et donc un accroissement sans précédent des inégalités patrimoniales, puis de revenus, sans pour autant améliorer le pouvoir d’achat du citoyen moyen. Seuls les gros – donc la finance – ont les mains libres pour influer sur l’économie. Les individus, à l’échelle locale, ne peuvent pas réorganiser leur production et les échanges marchands à leur avantages précisément parce que l’intervention de l’État les en décourage si elle ne les en empêche pas carrément. Très souvent je vois des entreprises fermer ou être forcées de vendre non pas parce qu’elle ne sont plus adaptées au marché, mais tout simplement parce qu’elles ne veulent plus passer leur temps à se battre contre des administrations soviétiques qui ne cherchent qu’à tuer le « privé ».

    Combattre l’austérité est une noble cause. Mais n’oublions pas le rôle d’une économie: permettre aux individus d’échanger librement et de trouver le meilleur moyen de répondre à leurs besoins réciproques. Que l’Etat soit fort, oui, fort dans le respect du droit des individus, fort dans la promotion de l’entrepreneuriat, fort dans la lutte contre les abus de position dominante, en finance comme ailleurs. Mais pas fort dans la spoliation des petits et le copinage avec les gros. Assouplissons, oui, mais libérons surtout les entrepreneurs, ce sont eux qui réguleront la finance en apportant des modèles concurrents plus à même de satisfaire les besoins des clients.

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